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Titre du blog : Mario Bergeron, romancier du Québec
Auteur : Marioromans
Date de création : 01-01-2016
 
posté le 28-08-2018 à 21:46:59

Jeanne

 

 

Jeanne est sans doute le personnage le plus singulier de la série Tremblay. Pourtant, un seul roman, Perles et chapelet, lui est consacré. Mais sa présence, dans quatre autres livres, est très notable et elle survit après son décès dans les autres fictions de la série.

Dans Perles, Jeanne est une jeune artiste peintre de grand talent, vivant instinctivement, dans un univers volontairement excessif. Casse-cou, sans gêne, Jeanne n'a peur de rien et surtout pas des interdits. Vêtue et coiffée à la façon des garçonnes américaines de son époque - les années 1920 - Jeanne est aussi autodestructrice, tordue et alcoolique. De plus : elle aime ses semblables, ce qui était un secret difficile à vivre à son époque.

Il y a aussi sa relation particulière avec son frère Roméo. Quand elle était petite, le garçon la protégeait sans cesse. Réalisant que la fillette était douée pour le dessin, Roméo l'inonde de papier et de crayons. C'est lui qui achète ses premiers tubes et pinceaux. À l'époque de Perles, Roméo lui aménage un studio de peintre dans sa maison, organise ses premières expositions et quand, au bord du gouffre, Jeanne désire se rendre à Paris pour retrouver son amie y habitant, c'est Roméo qui paie le billet de la traversée.

Au cours des presque dix années parisiennes de Jeanne, Roméo ne cesse de lui écrire, mais elle répond vaguement ou pas du tout. Depuis longtemps, elle a réalisé que son frère était trop envahissant dans sa vie. Quand Roméo se présente à Paris en 1939 pour la sauver des probables griffes nazies, l'homme est reçu froidement. Mais, manipulateur, il réussit à la ramener à Trois-Rivières, où Jeanne vivra des moments difficiles, jusqu'à son décès, à l'âge de 43 ans. Seule sa nièce Renée possède un indice prouvant que sa tante s'est suicidée.

Roméo sera alors ravagé, mais poursuivra une quête difficile : récupérer les tableaux de sa soeur. Il y consacrera sa vie. De l'aventure sans dessus dessous de Paris, Jeanne rapportera une enfant, Bérangère, qui considère Roméo responsable de la mort de sa mère.

Devenue adulte, Bérangère collaborera avec Roméo pour la recherche de tableaux, tout en entretenant une relation épistolaire avec un ami français de Jeanne. Bérangère et Roméo réussiront : Jeanne Tremblay deviendra, des années après sa disparition, une peintre considérée avec égards. Des expositions de luxe viendront confirmer ce statut, ainsi qu'un livre.

Autre intrusion de feu Jeanne dans la série : son arrière petite-fille, Marie-Lou, aussi peintre, voue un culte à son arrière grand-mère, dans le roman Des trésors pour Marie-Lou.

 

Un extrait de Perles et chapelet. Du pur Jeanne Tremblay !

 

 

 

Les yeux me pétillent. Il y a trop de fumée. Le nez me pique. La bière est affreuse. Je commence à avoir les jambes en guenille. Sweetie boit plus que moi. Elle est drôle à regarder, faisant de grands efforts pour paraître sobre. Nous sommes ivres et savons en profiter. Chaque nouvelle gorgée pousse la couche houleuse reposant dans mes intestins. La folie du lieu me fait accélérer. Je ris plus facilement. Je danse plus frénétiquement. Je fraternise plus ouvertement. Je profite mieux de mes sentiments quand je suis saoule.

 

Mes cheveux fous, mes yeux gourmands et ma bouche toujours ouverte: tout sourit et s’éclaire. Bientôt, nous sortirons et je tiendrai Sweetie par la taille afin qu’elle ne se cogne pas contre les poteaux. Elle prendra la mienne pour que je ne m’éparpille pas dans une vitrine. Et nous chanterons. Mal! Mal et très fort! Puis, nous serons malades. Nous vomirons sans crier gare. Deux fois! D’abord une longue rasade. Puis une moindre, plus claire, environ sept minutes plus tard. À l’hôtel, je me coucherai à gauche et ça commencera à tourner vers la droite. Le contraire pour Sweetie. Parfois, ça tourne à n’en plus finir. Dans un tel cas, je me couche sur le dos, des sueurs plein le visage et la respiration agonisante. Tout s’immobilise. Si je fais la bêtise de fermer les yeux, la chambre s’envole sens dessus dessous. Garder les yeux ouverts! Parfois, un léger relent de vomissure revient vite à la surface. Il est clair. Un jet rapidement envoyé sur le plancher.

 

À l’occasion, j’ai un mal de tête au réveil. De moins en moins. Boire et fêter, il n’y a rien de plus divin! Je plains ceux qui boivent pour oublier. Comme ils doivent s’ennuyer!

 

Cela se passe à peu près ainsi, sauf que pour extraire son jet tardif, Sweetie se trompe de côté et que le tout tombe sur mon pyjama et sur le drap. Elle trouve cela drôle. Moi aussi, tiens! Sweetie se lève, en équilibre précaire sur une jambe, tire le drap qui va choir à la fenêtre, la moitié au vent du printemps. Avec ses mains, elle essaie d’assécher son dégât et, à bout de patience, tire sur mon pantalon. On enlève tout. Il y a trop de sueurs et il fait si chaud. Elle dépose sa tête contre mon cou et je sens sa respiration me chatouiller l’épiderme. Elle s’endort enfin. Moi aussi, après avoir pleuré sans pouvoir expliquer pourquoi.

 

 

 

 

 

 

Lors des trente-cinq salons du livre auxquels j'ai participé avec la série Tremblay, j'entendais parler souvent de Jeanne. Il semble que malgré, ou à cause de ses folies, de ses excès, de ses terribles défauts, ce personnage était le favori du lectorat.

 

Il y a à peine deux semaines, je reçois un courriel d'une femme, en train de reconstituer la série Tremblay (avec douze années de retard) et le livre qui lui manquait ? Perles et chapelet. Il m'en reste deux copies. Elle est partie d'une ville lointaine pour l'acheter. Et elle m'a parlé de Jeanne, même si elle n'a jamais lu le roman.

 

Deux faits rares, dont un que j'ai déjà racontè dans un autre article. Une femme âgée de Trois-Rivières se disait certaine de posséder un tableau de Jeanne et voulait que je passe le voir. Bien que je lui ait expliqué gentiment que Jeanne était un personnage fictif, elle a insisté à trois reprises.

 

Au salon de Montréal, une jeune femme approche et me demande si je suis un homosexuel. Ma réponse négative l'a surprise car, comment un homme peut-il si bien cerner les sentiments d'une femme pour une autre femme ?

 

Ci-haut : une critique de Perles et chapelet dans une revue littéraire. La journaliste cerne très bien le personnage de Jeanne et semble avoir été transportée par sa présence. Cliquez pour mieux lire.

 

 

La photo ornant cet article : Colleen Moore, actrice de cinéma muet. En créant le roman, j'avais des photos de la comédienne me cognant le bout du stylo chaque fois qu'il était question de Jeanne.

 

Commentaires

Marioromans le 04-09-2018 à 09:26:18
Sauf qu'elle a volontairement volé cette voiture "pour le pied",
johnmarcel le 04-09-2018 à 07:20:24
La voiture empruntée qui n'est pas la bonne me fait penser à Proust qui écrit de son personnage, fou amoureux, qui va frapper aux volets de sa dulcinée… en fait il frappe comme un dingue à la mauvaise maison…
Marioromans le 31-08-2018 à 22:36:18
Bonne mémoire ! C'était destiné au roman Quand on s'aime bien tous les deux, dont je parle un peu plus bas.

J'ai terminé de le créer, mais pas de le transposer sur un fichier informatique. En premier lieu, je pensais que c'était moyen, mais je crois qu'il est très bien, mais je sais qu'il y aura du travail de transformation lors des relectures.


Une frasque de Jeanne dans Perles et chapelet. Elle se rend dans le stationnement du journal où Roméo travaille, décide d"emprunter son auto, qu'elle met en marche avec sa lime à ongles, puis part à toute vitesse dans les rues pour étourdir Sweetie, puis remet en place la bagnole et part à la course, poursuivie par Sweetie, se demandant ce qui se passe. L'auto n'était pas celle de Roméo. Celle d'un inconnu. Le plaisir de la voler et de la vitesse interdite.
chocoreve le 31-08-2018 à 21:06:21
Les deux y trouvent "leur compte" ? Jeanne protégée pense pouvoir se permettre de vivre pleinement sa vie, sans aucune retenue et Roméo le protecteur se sert de mettre en scène ses talents, que lui ne possède pas ?


Sûr que Jeanne a un grand succès !... une vie comme la sienne, peut en faire rêver plus d'un ! j'aime la photo !


Qu'en est-il de ton article participatif, d'il y a quelque temps, sur les qualités du cœur humain ?