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Titre du blog : Mario Bergeron, romancier du Québec
Auteur : Marioromans
Date de création : 01-01-2016
 
posté le 23-10-2020 à 02:57:42

Gros-Nez et le baseball

 

 

Le vagabond Gros-Nez cache son passé, sauf un épisode de son adolescence, alors qu'il avait passé deux étés chez un oncle habitant Manchester, au New Hampshire. C'est là que le garçon découvrira le baseball, passion absolue de son existence.

 

 

 

Dans Ce sera formidable, il tente d'enseigner ce sport à des bûcherons. Dans Petit Train du bonheur, l'homme devient l'arbitre lors d'une joute entre enfants. Mais c'est dans Gros-Nez le quêteux que cet amour devient davantage présent.

 

 

 

Dans son sac de misère, on trouve une  balle de baseball. Quand tout va mal, qu'il a passé, par exemple, une journée sans manger, il sort la balle de son sac, la lance au loin, marche vers elle, la reprend et la relance. Cela lui permet d'oublier ses soucis. Cette manie est basée sur quelque chose que j'ai vécu. Alors que je sortais du stade de Trois-Rivières avant la fin d'une rencontre, une balle projetée hors du stade est tombée non loin de moi. Croyez-moi, le type qui a frappé cette balle avait de la force, car non seulement fallait-il qu'il la sorte du stade,mais il elle devait franchir une longue distance. Alors, j'avais pris cette balle pour la déposer dans mon sac à dos. Elle y est encore, près de vingt ans plus tard.

 

Gros-Nez joue autant qu'il le peut, travaille comme arbitre, rêve du sport et se rend deux fois à Boston pour assister à une rencontre de profesionnels. Il trouvera la mort en désirant encore atteindre Boston pour assister à un match.

 

Dans la séquence de l'extrait : nous sommes en 1907 et Gros-Nez se rend à Montréal pour assister à une partie de l'équipe mineure du lieu, mais il pleut beaucoup. C'est alors qu'il rencontre un joueur autant peiné de l'annulation de la joute. Au fait, ce joueur a existé, même si je ne le nomme pas, un parti-pris de ce roman. Il s'agissait d'un franco-américain ayant joué dans les majeures et qui poursuivait son rêve au niveau mineur.

 

 

 

Approchant du stade, le quêteux a l’impression de marcher vers le désert. Déception! Comme un petit garçon, il se répète que ces athlètes ne se laisseront pas impressionner par un terrain détrempé. Le guichetier, obligé de demeurer à son poste pour renvoyer les hardis, donne un autre son de cloche : « Ce n’est pas les grandes ligues des États-Unis, ici. » Gros-Nez demande de voir le terrain. Refusé! « Payez, allez vous installer, puis revenez une demi-heure plus tard et je vous rembourserai. » Ces règlements…

Comme c’est beau! Aussi joli qu’à Boston! Cette verdure! Ces belles estrades! Malgré l’absence de gens, le lieu semble animé par une âme. Soudain, le quêteux voit un joueur, avec son magnifique uniforme. Gros-Nez se lève, l’applaudit. L’homme, étonné, salue de la main. Le vagabond prend le risque d’approcher de la clôture, afin de peut-être lui parler en anglais.

« Beau terrain, n’est-ce pas?

— Les seuls vrais terrains, ce sont ceux des grandes ligues. Quand on y a joué et qu’on arrive à Montréal, c’est comme recevoir un coup de poing sur la gueule. Qu’est-ce que je pouvais faire d’autre? Je dois jouer afin de retourner là-bas, leur prouver qu’ils ont eu tort de me mettre à la porte.

 — Vous… Vous avez joué dans les grandes ligues?

 — À Boston et à Brooklyn.

 — Merveilleux! 

 — Vous le dites! Notez bien que je frappe solidement, à Montréal, et que je terminerai peut-être la saison avec une équipe des États-Unis.

— Et vous êtes le seul en uniforme sur le terrain.

— Il y en avait quatre autres, tantôt, mais ils sont partis. Le champ extérieur ressemble à une rivière.

   Pourquoi être resté?

— À trente-cinq ans, je ne dois rien rater. Quand tout sera terminé, je vais redevenir un homme sans rêves. Aussi bien profiter de chaque seconde aujourd’hui, même si je sais que les Royals ne joueront pas.

— J’ai espéré le contraire avec la plus grande foi du monde.

— Vous me plaisez, monsieur. Allons prendre un verre ensemble. 

— Est-ce que… Est-ce que je pourrais descendre sur le terrain? »

Gros-Nez s’endort dans un champ du nord de la ville, ne ressentant ni le vent ni le froid. En suçant son pouce, il a pensé à ce moment où il était installé au milieu du terrain, une casquette sur la tête et un gant de professionnel dans sa main droite. Puis, il a lancé des balles avec cet homme unique qui gagne son pain en jouant au baseball et qui a été applaudi par d’immenses foules aux États-Unis.