Mario Bergeron, romancier du Québec

posté le 12-12-2018 à 07:07:37

Bilan : Gros-Nez le quêteux

 

 

Après les frustrations relatives au précédent éditeur, j'ai de nouveau obéi au conseil de Pauline Gill : ne pas envoyer de manuscrit, mais des résumés des histoires et la présentation des caractéristiques de chaque texte. Comme je l'ai fait pour une vingtaine de romans, ceci a provoqué de l'indifférence, une colère, mais beaucoup de curiosité.

Cependant, mon entrée chez Marcel Broquet a donné lieu à une situation un peu loufoque. L'homme me téléphone une fin d'avant-midi et dit qu'il désirait publier mon roman. Au singulier ? Je lui demande lequel. Il me répond : celui avec la religieuse enseignante. J'ai alors réalisé tout de suite qu'il n'avait pas vu l'enveloppe de ma démarche et qu'il répondait à une demande faite trois années plus tôt. "Mais ce livre est sur le marché, monsieur." Silence et embarras de l'homme, qui me demande si j'en ai d'autres en réserve. Je lui en ai envoyé quelques uns.

Une semaine plus tard, ce roman était accepté. Trois jours après, je signais un contrat. Quelques jours passent et j'avais la page couverture entre les mains. Encore peu de temps et j'entrais en contact avec la correctrice (Une femme formidable) et six semaines après le coup de fil initial, j'avais le roman entre les mains. Plus rapide que ça, tu meurs !

 

Gros-Nez le quêteux est le premier des trois romans créés parallèlement à la série Tremblay. Mon personnage était présent dans Ce sera formidable et dans Petit Train. Très aimé du public! Alors, j'ai décidé de lui créer son propre roman. La forme était la même que dans la seconde partie de Contes d'asphalte : chapitres thématiques, mais sans chronologie. Ainsi, chaque chapitre était une petite histoire en soi, avec un début et une fin. Autre caractéristique : hors Joseph Tremblay, aucun autre personnage ne porte de nom (Bien qu'on en croise deux avec des surnoms). L'approche est humoristique, mais aussi humaine, avec ses thèmes sur l'amitié, le respect, la générosité, etc.

 

 

J'aime beaucoup ce roman. J'en suis très fier. D'autant plus que Marcel Broquet s'est montré très respectueux à mon endroit, comme jamais aucun des trois autres ne l'avait été pour un de mes textes. Cependant, je ne me suis pas senti parti pour la gloire et la suite allait me donner raison.

 

 

 

 

Ceci est la première épreuve de la page couverture. Le dessin provenait de chez moi : la rue Notre-Dame de Trois-Rivières, fin du 19e siècle. En noir et blanc à l'origine, mais colorée par le concepteur, qui n'a eu qu'à glisser le personnage dans le coin gauche. Le hic est que cet homme avait les cheveux blancs. Or, dans le roman, Gros-Nez est dans la quarantaine au maximum. Alors, le concepteur a enlevé ce blanc, pour le résultat que l'on voit ci-haut.

 

 

 

L'extrait : Gros-Nez en a ras-le-bol de sa vie de mendiant et décide de devenir ermite, dans une forêt au nord d'un village. C'est là qu'il rencontre une jeune femme surnommée Grand-Regard et dont il tombe amoureux. Voici la rencontre entre les deux.

 

 

L’attitude de ce marchand confirme à Gros-Nez la pertinence de sa décision de vivre éloigné de l’humanité. Une jeune femme, témoin de l’altercation, sort de la boutique et presse le pas vers le vagabond. « Monsieur! Monsieur! » L’homme l’ignore, jusqu’à ce qu’elle ajoute : « Ce n’est pas un surnom ridicule, Gros-Nez. C’est joli. »  L’homme se retourne et sent son cœur battre en voyant un si charmant minois.

 

« Mon frère a beaucoup de tabac et ne manque pas de travail pour gagner l’argent nécessaire à en acheter d’autre. Venez chez moi, je vais vous en donner.

- Je vous remercie, mademoiselle, mais je vais me rationner.

- Le tabac est le meilleur ami de la solitude. Moi-même, parfois, je fume une cigarette. N’agissez pas en orgueilleux et suivez-moi.

- Moi, orgueilleux? »

  

Gros-Nez est intrigué de l’entendre parler de son frère à la manière d’un mari. La maison, modeste, est privée de décorations. Pas de papier peint aux motifs floraux. Des couleurs pâles remplacent les foncées habituelles. Aucune photographie austère d’un aïeul, comme partout ailleurs. Avant de penser au tabac, elle remplit une cafetière et dépose une bûche dans le poêle.

 

 

« Je m’appelle Grand-Regard.

- Grand-Regard?

- Si vous êtes Gros-Nez, j’ai le droit d’être Grand-Regard. Je sais où vous habitez. Du moins, je le présume. C’est une cabane à sucre abandonnée, dans la forêt, quelques milles au nord des limites du village. Vous marchez souvent cette longue distance pour venir acheter ceci ou cela chez le marchand. Je vais me ranger de son côté, pour une question : pourquoi de l’encre? Qu’écrivez-vous? Ne seriez-vous pas un peu poète?

- Vous êtes curieuse, Grand-Regard.

- Vous aussi, Gros-Nez. Alors, je n’ai rien à cacher : cette maison appartenait à notre père, décédé voilà trois années. Ma mère l’avait précédé deux ans plus tôt. Mon frère et moi y habitons toujours. Il est chef de gare au village voisin et y couche en chambre, si bien que je suis seule ici cinq jours sur sept. J’étais maîtresse d’école, mais comme je ne me pliais pas à toutes les règles, les commissaires m’ont remplacée. Des biscuits, avec votre café? »

 

 

La rencontre dure un peu plus d’une heure, pendant laquelle Gros-Nez se donne un torticolis à force de suivre les mouvements saccadés de la jeune fille, qui s’exprime autant avec sa bouche qu’avec ses mains. La belle dit des choses inhabituelles, comme si elle vivait hors du temps présent. Elle lui a parlé des étoiles, des planètes, des herbes sauvages, de l’automobile et des vues animées.

Grand-Regard insiste pour aller reconduire son invité. Elle conduit avec la dextérité d’un cocher d’expérience. Dès la limite du village franchie, elle se met à chanter à tue-tête. Voilà le vagabond à la lisière de la forêt. Elle le salue avec fermeté. Il aurait cru qu’elle l’accompagnerait jusqu’à la cabane, mais, au fond, cela ne serait pas très convenable. « Ouf! » de penser Gros-Nez, ayant perdu la notion du silence. Il transporte deux lourds sacs de victuailles qu’elle lui a offerts. Un de ceux-là se déchire en se frottant à une branche et tous les aliments tombent. « Du fromage! Un ermite qui va manger du fromage! Princier! »

 

 

 

Gros-Nez est alors beaucoup plus âgé que la demoiselle, mais il se laisse emporter par l'illusion de l'amour, jusqu'à ce que surgisse le fiancé de Grand-Regard. Coeur brisé et le vagabond n'oublira jamais...

Moi non plus, d'ailleurs, puisque suite à la suggestion d'un visiteur au salon du livre de Trois-Rivières, je me suis servi à nouveau du personnage pour un roman intitulé Grand-Regard et la lumière. Mon petit doigt m'affirme que j'y retournerai avec joie.

 

 

Tags: #gros-nez
 


 
 
posté le 07-12-2018 à 06:48:16

Bilan : Les bonnes soeurs

 

 

Après la mésaventure avec VLB, il y a eu une impasse dans mes recherches. En 2012, je me rends au salon du livre de Trois-Rivières, mais comme visiteur. Je ne croyais pas que cela m'attristerait autant. Ne plus être derrière un stand! J'y croise la romancière Pauline Gill, à qui je raconte tout. La femme se montre bonne à mon endroit, me donne quelques conseils, dont celui de ne plus envoyer de manuscrits, mais des courts résumés de mes romans disponibles, avec une description des caractéristiques. Sur un bout de papier, elle écrit : "Éditeurs réunis." Je ne savais pas qui étaient ces gens. "Ils sont très ouverts", de préciser Pauline. Dans les deux cas, cela a fonctionné...

... Sauf que ces gens ne seraient pas du tout ouverts. J'en ai vu de toutes les couleurs! Voyant le nombre de résumés, ces personnes semblaient certes intéressées à me considérer, mais ils refusaient texte sur texte, sous prétexte que... il y avait trop d'hommes, dans mes romans. Si, si.

C'est alors que par courriel, l'assistant de l'éditeur m'avait expliqué ce qu'il fallait, dans un 'roman historique'. Que cela se déroule dans un village, que le personnage principal soit une femme courageuse. J'avais alors pensé : "Mais ce sont des marchands de saucisses!"

J'ai alors envoyé L'amour entre parenthèses un peu par dépit, parce qu'il était plus court que mes autres essais. Et c'est celui là qui a été choisi.

J'avais un beau titre représentatif du contenu, et ils l'ont changé pour une banalité. bien que mon titre soit demeuré... entre parenthèses. Ils ont aussi décoré mon texte de trois points de suspension, une cinquantaine de fois. Je n'avais jamais vu de telles choses dans mes romans et j'ai toujours cru que le lectorat était assez intelligent pour se rendre compte des liaisons entre étapes du récit. Autre frustration : la petite étoile rouge sur la page couverture. Je ne savais pas ce qu'elle signifiat. Je l'ai appris : Tome 1. Première nouvelle! Il n'y avait pas de Tome 2 et il n'y en aura jamais.

Le roman a été mon meilleur vendeur, pour une première année : un peu plus de 2,000 copies. Sans doute à cause du beau dessin de la page couverture et aussi parce que cet éditeur a porte ouverte dans les commerces à grande surface. Le livre n'a eu droit à aucune critique importante.

J'aurais dû être content, non ? Non ! Parce que ce n'était pas un roman de la série Tremblay, à laquelle je tenais, parce que je me sentais dans une impasse chez ces gens, enfin parce que je n'ai jamais aimé ce roman. Question de perception : il ne m'a pas transporté lorsque je l'ai créé et je crois qu'il y a un aspect paresseux de ma part quand je situe certaines actions dans des lieux qui n'existent pas.

 

 

 

Malgré des relations sporadiques avec ces gens, ils ont décidé que le roman serait disponible en format poche, en 2017. Une première pour moi. La petite étoile rouge est disparue, ainsi que la remarque 'Roman historique". Deux fois bravo! Le tirage était de mille copies. Ils en ont vendu 800 la première année. Le roman est toujours sur le marché, en cette fin de 2018.

En 2017, ces personnes ont repris contact avec moi. Lors de nos premières relations, il y avait eu le désir de publier un de mes romans de la série Tremblay, mais en le divisant en deux tomes. J'avais refusé. En 2017, ils ont encore soumis cette idée : encore non de ma part. De plus, ayant acheté le catalogue de mon premier éditeur, il a été question de lancer en format poche Le Petit Train du bonheur, mais tel qu'il était en 1998, en ne tenant pas compte de mes améliorations. J'ai aussi refusé. Pas de regret de ma part. Je crois cependant que je n'entendrai plus parler de cet éditeur...

 

 

 

L'extrait. Dans les romans d'époque du Québec, les religieux sont toujours des personnes méchantes, cruelles. C'est un cliché stupide. Dans Contes d'asphalte, le curé Chamberland était un homme de progrès. Idem pour mon personnage soeur Marie, enseignante pensant sans cesse à des méthodes pédagogiques nouvelles, à des approches dynamiques. C'est ce que l'on voit dans cet extrait, qui se déroule au début des années 1940.

 

 

Sœur Marie-Aimée-de-Jésus attend ses grandes filles dans sa salle de classe. Toutes ont suivi ses leçons d’histoire du Canada, il y a quelques années. Quelle chance, dans une vie, d’avoir Sœur Parenthèse deux fois comme enseignante. « Je vois des visages qui ont grandi en harmonie avec vos membres, mesdemoiselles », claironne-t-elle, en souriant. « Bien sûr, je vous ai croisées au réfectoire, à la messe, dans les couloirs, dans la cour de récréation, mais me voilà face à vous en toute liberté, telle une mère remplie de joie de retrouver ses enfants après une douloureuse séparation. Tant de bonheur dans mon cœur! Tout ce bonheur! »  Les sourires illuminent aussitôt chaque visage. Marie vient d’établir le contact de confiance. La seconde étape consiste à raffermir ce sentiment par une parole inattendue et surprenante. « Il y a ici des regards d’amoureuses… Je les discerne! Reine! Regardez le visage de Reine! Allez, mademoiselle, chuchotez à toute la classe comme il est aimable et gentil, celui qui fait battre votre cœur. Nous vous écoutons. » 

L’élève, embarrassée, se lève, pendant que la religieuse se penche, s’accoude contre le pupitre, les deux mains sur ses joues. Reine rougit, mais quand encouragée par un clin d’œil de Marie, elle s’exclame : « Il s’appelle Mathias, c’est un étudiant du séminaire et il sera avocat, comme son père! » Cette description ne suffit pas à la religieuse, qui se promène autour du pupitre, mains sur les hanches.

 

 

 

 « Et les baisers?

- Ma sœur, tout de même…

- Vous voilà amoureuse d’un futur avocat qui ne vous a pas embrassée? Il ne connaît pas son sujet! Comment pourra-t-il alors plaider la cause de l’amour au tribunal du partage?

- Bien… Trois fois, ma sœur!

- En cachette?

- Ma sœur! 

- Ce sont les meilleurs. Vous lui avez parlé d’histoire?

 - Non, ma sœur. Il étudie fort! Je lui ai parlé de vous, de notre pensionnat et il connaît notre chapelain. »

 

 

 

Cette dernière remarque désamorce la religieuse, qui marche à petits pas le long des fenêtres, un doigt sur le menton, et, les bras tendus vers le plafond, elle tonne : « L’histoire! L’histoire vous aidera, mesdemoiselles, à trouver un bon mari! » Vingt regards incrédules la dardent. Marie recule d’un pas face à cette attaque, avant de sursauter et de présenter un discours devenant l’introduction générale des leçons à venir au cours de l’année scolaire. « Quel bon garçon de votre condition voudra épouser une sotte? Quand l’esprit s’embellit de bouquets de connaissances, de toutes couleurs, le cœur s’ouvre plus facilement aux plus nobles et beaux sentiments. Se montrer aimable et jolie, c’est très peu! Cela ne suffit pas! L’intelligence devient un impératif. Une femme intelligente peut parler de tout et capturer à l’hameçon des sentiments les plus beaux poissons… heu, je veux dire : les plus intéressants candidats! Je vous l’affirme, mes bien aimables élèves, que vous trouverez l’époux idéal grâce à l’histoire. Samuel de Champlain sera votre allié! Napoléon aussi et les rois de France! Even those British kings and queens! Des héros! Des vilains! Et même des héros pas trop vilains! Ils vous transportent partout à la fois, encore meilleur qu’au cinéma, car vous pouvez les imaginer mieux que ces bonnes gens producteurs de films. Je vous connais…  Vous avez passé votre été à la salle du Cinéma de Paris ou au Capitol. J’ouvre ici une parenthèse : monseigneur nous a prodigué quelques lettres pastorales contre les dangers des vues animées et vous n’en avez eu cure. Je ne veux point manquer de respect envers notre évêque, mais je crois que son Excellence se montrerait plus flexible s’il se rendait voir des films plus souvent. Moi-même, vous savez… Pas plus tard qu’au début de juillet, j’ai enfilé ma robe secrète, chaussé mes talons hauts, me suis embellie d’un chapeau orné d’une rose et me suis présentée à la salle de la rue Saint-Maurice pour applaudir Jean Gabin. N’en parlez à personne! Je ferme la parenthèse. Bref, ce que vous vivrez dans cette classe cette année sera davantage captivant qu’au cinéma. Il s’agira de notre film, dont le scénario s’écrira avec nos sentiments, nos connaissances, et l’intelligence de chacune d’entre vous. En juin prochain, vous serez des jeunes femmes plus cultivées qui attireront ces Gabin de jeunes messieurs, qui soupireront, entre eux : oui, elle est belle! Oui, elle est aimable! Mais j’adore avant tout son intelligence! »  

 

Tags: #religion
 


Commentaires

 

1. anaflore  le 07-12-2018 à 08:44:46  (site)

Pas facile d être sur la même longueur d'onde
Bon wk

2. Marioromans  le 07-12-2018 à 09:32:20  (site)

Avec les trois autres éditeurs, je n'ai jamais rencontré de problèmes aussi prononcés. On aurait dit qu'ils voulaient contrôler le contenue du roman et ceci, c'était désagréable.

 
 
 
posté le 24-11-2018 à 07:11:28

Bilan : Ce sera formidable !

 

 

Entre Des trésors pour Marie-Lou et l'acceptation du manuscrit de ce roman, il s'est passé six années, dont deux silencieuses de ma part, car je travaillais sur ma thèse de doctorat. J'avais certes été frustré quand la premier éditeur m'avait dit ne plus jamais vouloir lire quoi que ce soit de ma part et  je m'étais mis en tête de lui prouver son tort en étant accepté par un important éditeur.

J'avais en tête VLB, parce que je connaissais l'éditeur, croisé lors de salons du livre et qu'on s'entendait bien. C'était aussi le cas avec la romancière Pauline Gill, vedette VLB. J'ai cependant mis trois années de démarches et envoyé trois manuscrits, dont Le Pain de Guillaume, qui sera publié plus tard par un autre éditeur.

À ce moment, la première série de six romans sur les ancêtres Tremblay était terminée depuis un moment. Logiquement, le premier tome aurait dû être le gagnant, mais ce fut le... dernier. Celui-ci avait cependant une relation avec le roman Petit Train, qui avait été populaire. Je pense que VLB a accepté ce roman parce qu'il était amusant.

De ce fait, je crois que c'est le roman le plus rigolo de mes publications. Comme expliqué dans un autre article, il y avait aussi là cent faits véritables sur le quotidien de Trois-Rivières entre 1874 et 1900, car j'avais consulté la plus grande partie des journaux d'époque pour établir un plan mettant en relief la modernité, le progrès de la ville, car mon personnage vedette, Joseph, ne pensait qu'au modernisme. (D'ailleurs, le premier titre du roman était : Le siècle du modernisme.)

Dans mon esprit, j'avais gagné mon défi et je me sentais parti pour la gloire, ne me doutant profondément jamais que ce roman serait détruit à peine trois années plus tard, après avoir été mon meilleur vendeur. L'éditeur qui m'avait accepté était maintenant à sa retraite et son assistante, avec qui je m'entendais bien, a été congédiée. Il est évident que les successeurs ont fait table rase des décisions récentes de ces deux personnes.

J'adore ce roman! Jamais je ne changerai une virgule. Je réserve un autre article sur cette aventure qui ne fut pas formidable.

 

 

 

 

La plus grande différence entre mon ex-éditeur et VLB est que ces derniers me sont apparus beaucoup plus professionels. Trois personnes étaient responsables des corrections, chacune avec une tâche précise, remise à l'assistance directrice, Marie-Pierre, d'origine française. C'est en sa compagnie... téléphonique que nous avons revisé le texte. Je n'ai eu la version papier qu'en juin 2009, accompagnée par ce petit message. Je me souviens surtout qu'il faisait très chaud à ce moment et que je me rendais au parc près de chez moi pour relire. Ce fut le début d'une habitude qui se poursuit. Marie-Pierre m'avait qualifiée 'd'auteur facile' parce que je ne chialais jamais contre les corrections. En fait, mes deux seules protestations allaient contre le fait d'employer M. au lieu de Monsieur, et aussi d'écrire baseball comme base-ball, graphie désuète qu'on ne voit plus depuis des décennies, au Québec. Après son congédiement, j'ai écrit à cette femme pour l'encourager. Ayant trouvé un poste ailleurs, elle s'est empressée de refuser les manuscrits que je lui ai fait parvenir.

 

 

 

L'extrait. Joseph, roi du modernisme, est certes rempli d'enthousiasme face à une nouvelle invention qui sera présentée à Trois-Rivières : le cinématographe. Je souligne que ce que je décris est bel et bien la première séance ciné en sol trifluvien.

 

 

Cependant, au milieu de novembre, le monde moderne me rattrape quand on annonce une démonstration scientifique d’une invention française du nom étrange de cinématographe. Je me rappelle avoir lu un article sur une création américaine semblable. Il s’agit d’images comme celles de la lanterne magique, mais qui bougent, reproduisant fidèlement le mouvement naturel des êtres et des choses. J’avais été davantage impressionné par la description technique de l’appareil, car, à bien y penser, à quoi servent des images en mouvement? Quoi qu’il en soit, ce prodige est nouveau et sans aucun doute stupéfiant. Je dois d’abord convaincre Marguerite, car les spectacles, les distractions, ces dernières années…

 

« Nous irons voir ça.

- Comment, nous irons voir ça?

- Eh bien… Tu me l’as demandé, non? Alors, je te réponds que je vais t’accompagner.

- Folle dépense, Petite Fleur! Toi qui es la mère économe de la famille, pour notre plus grand bien, tu voudrais me voir dépenser quelques sous pour une chose inconnue et qui, on le sait très bien, nous éloignera de notre but d’avoir un magasin.

- Est-ce que tu te moques de moi, Joseph?

- Non, pas du tout.

- Nous irons. Ce n’est pas si cher.

- Après toutes nos dépenses à l’exposition?

- D’accord, nous n’irons pas.

- Magritte, il y a bien longtemps que je n’ai pas vu une invention moderne et…

- Ça vient de France, le pays de nos courageux ancêtres. Pas des États-Unis criards et protestants, avec leurs femmes qui montrent leurs jambes en public.

- Ah, voilà la clef du mystère! La France! »

 

 

Pour Louise, il s’agit aussi d’un grand événement, car, pour la première fois, Marguerite lui confie la garde d’Adrien et de Roméo. Mon épouse l’a tant bombardée de recommandations que, en temps normal, la petite devrait être terrorisée. Cependant, cette enfant se montre si calme et responsable… Je n’ai jamais vu une fillette aussi vieille. Petite Fleur a fait avaler un sanglot de crainte à Adrien en l’avertissant : « Si tu te comportes mal, tu vas en entendre parler! » Il ne reste que Roméo, dont on n’a rien à craindre, car nous savons qu’il va passer son temps à pleurer, comme d’habitude.

 

 

 

« Voilà si longtemps qu’on n’est pas sortis ensemble, en amoureux, que toi et moi!

- Joseph, le petit a à peine un an.

- Qu’est-ce que tu penses là? Je te parle de la sortie. Tu portes ta plus belle robe et ton chapeau des grandes occasions, je brille dans mon habit de futur échevin. Nous avons l’air si distingués. Pour rendre le tableau encore plus romantique, je vais prendre ton bras.

- Pas en public.

- Petite Fleur… Nous sommes mariés, tout le monde le sait. Puis ce n’est qu’un bras.

- Ça commence par un bras et je sais comment ça va se terminer. »

 

 

 

Pour une grande première, j’aurais préféré un lieu plus prestigieux que le restaurant National, fermé depuis plus d’une année. Le petit local de la rue Notre-Dame se remplit rapidement de curieux. Marguerite rougit en voyant plusieurs religieux, confortablement installés devant un écran, semblable à ceux que les lanternistes utilisent. Elle devient plus rouge en entendant le vieil accent de France des nobles présentateurs, messieurs Minier et Pipier, noms qui me font sourire, surtout que les deux se prénomment Louis. On dirait des faux jumeaux. Je suis surtout attiré par leur appareil : une boîte rectangulaire, avec des manettes et une lentille de projection. Le discours du duo est plutôt scientifique. Je n’y comprends rien, mais ce sont des propos tout de même fascinants, ceux d’hommes savants qui vivent déjà au cœur du siècle du modernisme. Quand la démonstration débute enfin, je demeure abasourdi, comme tout le monde, car les images bougent véritablement! Électrisant! Là, sous mes yeux, de vraies personnes de Paris, qui marchent dans les rues! Les vagues de la mer qui foncent sur nous! Des cavaliers au galop, qui s’approchent tant que Marguerite, prise d’effroi, laisse échapper un petit cri et se cache le visage.

 

 

Ce spectacle me semble plus que concluant, d’un réalisme inouï. Voilà la vie, dans tous ses mouvements, qui s’immortalise dans une machine. De plus, le tout a un aspect instructif, pour connaître les grands personnages du monde, ainsi que les villes et pays lointains. Les deux Louis insistent surtout sur les réalisations scientifiques dans le domaine de la photographie. À la maison, nous n’avons qu’un portrait de ma mère, pris à l’époque des photographies sur zinc. Si elle avait été captée par ce cinématographe, j’aurais vu maman bouger! Prodigieux!

 

 

 « Ça en valait la peine, n’est-ce pas, Petite Fleur?

- Ces hommes sont si distingués. Une si belle façon de s’exprimer! Mais j’ai eu l’air ridicule de crier… Quelle honte!

- Tu n’étais pas la seule. Moi-même, j’ai eu peur. Ces chevaux fonçaient vraiment sur nous! Et les vagues de l’océan! Je sentais presque la fraîcheur, tant c’était réaliste. La locomotive, donc! Comme si nous étions sur le quai de cette gare lointaine et voyions approcher l’engin! Je dois revoir ça absolument!

- Joseph…

- Avec Louise. Ce sera instructif, pour son jeune cœur.

- Joseph!

- Bon, ça va, j’ai compris. »

 

 

Tags: #joseph
 


 
 
 

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