Mario Bergeron, romancier du Québec

posté le 07-05-2018 à 07:52:52

Écrire à la main

 

J'écris à la main. Cela a souvent étonné le public des salons du livre et je leur répondais toujours la même chose : "Je ronge très bien mes stylos, mais je n'ai jamais tenté de me casser les dents sur un clavier d'ordinateur." C'est ainsi que j'ai commencé à écrire et je respecte ma tradition. Un stylo sur une feuille de papier, c'est physique, même si ma calligraphie est une catastrophe et que j'ai parfois du mal à me relire.

Il y a des éléments qui sont présents sur tous mes brouillons. Par exemple, la date et le lieu où un segment a été écrit. Dans le cas illustré ci-haut : le 6 septembre 2002 à 15 heures 10, au Torréfacteur (C'est le nom d'un café de Trois-Rivières) Le titre était Le siècle du modernisme. Il a été changé pour Ce sera formidable par VLB Éditeur. Ci-bas : le même texte, en copie montée, c'est à dire avec la forme que tout ça prendra quand le livre sera assemblé. Arrachez-vous les yeux à comparer. Peu de changements.

 

Tags: #brouillon
 


 
 
posté le 05-05-2018 à 07:59:23

Mon roman secret

 

J'ai créé mon premier roman en 1972 et il avait comme titre Le récit de nos seize ans. Comme j'avais aimé les personnages, j'avais décidé de poursuivre, sous le titre de Jenny de Manchester, puis de Horizons. Tout était improvisé. Malgré les incroyables maladresses de ce texte, ses passages douteux, je sais que j'ai appris à écrire des romans à cause de cette saga, qui a cependant diminué avec la décennie 1990. Par contre, en 2005, j'ai décidé de recommencer, sous le titre Horizons, mais avec mon expérience de romancier publié et en rendant tout ça plausible. C'est d'ailleurs la dernière chose ce que je fais chaque nuit, avant de me mettre au lit. À ce jour, le roman a 1936 pages. Peu de choses, car la première mouture en comptait plus de 10,000.

Je ne vous ferai pas un résumé de tout ce que contient ce texte, mais révéler que le couple en vedette en 1972, Bucky et Jenny, a toujours sa part du lion. Ce texte est mon loisir et n'est pas destiné à une publication. D'ailleurs, je ne le fais lire à personne. Voici tout de même un extrait.

Nous sommes au début de 1960. Jenny vient de donner naissance à un premier enfant, une fille prénommée Lolly. Pour la première fois, le couple décide de sortir, se rendant voir un spectacle de leurs amis du groupe Rainbow, prenant à leur bord deux jeunes musiciennes, Priscilla et Barbara. Avant tout, Bucky et Jenny sont très inquiets d'avoir laissé leur bébé à une gardienne de quatorze ans. L'inquiétude s'accroit avec la surprise d'une tempête de neige et d'une panne électrique. Voici l'extrait : amour maternel et paternel.

 

 

 Quinze milles plus loin, tout le monde remarque qu’il n’y a plus d’électricité le long de la route. Le village suivant est plongé dans le noir. Bucky arrête, tend les mains et d’un air las dit : « Tu permets, Jenny? Que trois minutes », tout en tirant une cigarette de son paquet. Jenny prend son bras et dépose sa tête contre son épaule, scène qui émeut les passagères de derrière.  

 

« Ce n’est pas si terrible, Bucky. Oublie qu’on a de l’école demain et prends ton temps. Ton auto est en bon état, tes phares éclairent comme il faut et je suis certaine que les automobilistes qu’on va croiser rouleront prudemment.

- T’as tout à fait raison, Barbara, mais ce n’est pas ce qui nous inquiète. - Non, c’est de penser qu’il n’y a pas d’électricité à Manchester. Je n’ai pas dit à la gardienne où sont les bougies, la lampe de poche.

- Et si ça dure longtemps, comment va-t-elle réagir? Est-ce que Lolly va avoir froid? Elle prend du lait chaud, au cœur de la nuit. Pas du froid. » 

 

Barbara et Priscilla se regardent, étonnées. La chanteuse s’approche pour mieux dire : 

 

« T’as qu’à téléphoner, Bucky.

- Tiens… C’est idiot de ne pas avoir pensé à ça.

- Nous allons sûrement croiser un village et une ville et tu téléphoneras d’un restaurant. Tu prendras un café dans un gobelet, pour la route. Ça va te faire du bien.

- T’as raison. Nous repartons tout de suite.

- Je suis certaine que la fille que vous avez engagée est bonne et connaît tout des bébés et des enfants. »  

 

Bucky grogne un peu en traversant trois villages sans électricité, mais triomphe en entrant dans une petite ville tout à fait éclairée. La route principale la traversant les mène rapidement vers un restaurant et un téléphone. Le couple Parker est dans la cabine, se relayant le récepteur, alors que Priscilla fait « Ils sont si mignons » à Barbara, tout en commandant un sandwich pour la route. 

 

« Il n’y a pas de tempête à Manchester et tout va bien.

- Elle n’a pas voulu nous alerter au téléphone, Bucky. Son timbre de voix n’était pas certain de lui-même.

- Tu crois, Petit Poisson?

- Mon petit doigt me le dit.

- Bon… S’il n’y a pas de neige au New Hampshire, ça va rouler mieux jusqu’à la maison. C’est une tempête de la côte et non des terres intérieures. Mon café? » 

 

À l’approche de Manchester, les deux adolescentes remarquent que Bucky accélère et que Jenny n’a pas parlé depuis quinze minutes. Il dépose d’abord Barbara et ensuite Priscilla, qui reçoit immédiatement un coup de téléphone de sa consœur pour parler brièvement du cas des jeunes parents très inquiets pour leur bébé, qu’ils viennent de quitter ensemble pour la première fois de leur vie. « Ils vont s’habituer! Ça donne le goût d’écrire une chanson! » 

 

En entrant à la maison, la gardienne est tout de suite attaquée par la question prompte de Jenny : « Puis? » La maman désire l’emploi du temps de la jeune fille de A à Z. Elle ne semble pas la croire lorsque l’adolescente assure qu’il ne s’est rien passé de fâcheux. « Je vais te reconduire et te payer », d’ajouter Bucky. Pendant ce temps, Jenny enquête dans la cuisine, la chambre de bain, puis se presse pour voir dormir Lolly.  

 

« Ça s’est bien passé, je crois.

- Oui. Tout est à la bonne place.

- Nous pourrons lui faire confiance.

- Je le pense.

- Bon! Moi aussi, je vais à l’école demain. Alors, au dodo.

- Si Lolly le veut, car si elle n’a pas pleuré de la soirée, elle nous le réserve pour la nuit. »

 

Tags: #horizons
 


 
 
posté le 29-04-2018 à 20:59:28

Julie et Robert

 

 

Cheveux longs et cheveux gris est le véritable titre de ce roman, rebaptisé Les Fleurs de Lyse par l'éditeur. Un roman en deux parties, concentrées sur la jeunesse des décennies 1960 et 1970. Mon effort rock & roll dans la série Tremblay! Les personnages sont caricaturaux, comme dans une bande dessinée. L'ensemble est plutôt masculin. La présence de Julie n'était pas prévue. Comme je manquais de filles, j'ai décidé de la garder. Alors que les autres sont dans le vent, à gogo et rock & roll, Julie est intellectuelle, mais tout autant caricaturale que les garçons. Elle s'exprime pas tout à fait comme les autres et, un peu malgré elle, Julie fera partie de la turbulente saga des Indésirables, le groupe rock en vedette dans le roman. Elle sera aussi la hantise de l'excessif chanteur Baraque Bordeleau. Voici la rencontre entre mon Robert et Julie, dans le cadre d'une fête ado dans un sous-sol, avec un fichier audio d'une chanson nommée dans l'extrait.

 

Baraque choisit My Girl. Voilà quinze fois que cette pièce tourne depuis le début de la soirée et toutes les filles font la queue devant Baraque dans l’espoir de danser avec lui. En passant furtivement près de l’interrupteur, les mains de Gilles, Baraque ou de Mike quittent la taille de la fille pour éteindre les lumières, aussitôt rallumées par ma mère, chaperon silencieux de nos ébats criards.        

« Est-ce que tu veux danser avec moi ?        

 - Pas sur cette musique de barbares ne servant qu’à vos rites masculins d’un ridicule archaïque.        

- Les Temptations ? Tout le monde aime cette chanson. Elle est numéro un au palmarès de Gaétan Santerre.        

- Quel argument minable, symbole d’un navrant état d’esprit se limitant à des classements superficiels.        

- Ah bon... »         


Je m’éloigne à reculons, me cogne contre les basket-ball de Ghislaine qui me tend les bras et un sourire. Je danse collé pas trop collé, de peur des réactions qui me feraient passer pour un bandit. Ghislaine sent le bon fixatif avec ses cheveux crêpés et je me laisse emporter, tout en lui marchant sur les pieds trois fois.        

« Tu ne sais pas danser ?        

- Heu... Je pense que non.        

- Tes pieds, tu les laisses glisser. Tu ne les lèves pas. Prends quatre tuiles comme limites et ne les quitte pas.       

 - Excuse Ghislaine, mais je ne me sens pas bien... »   

     


En laissant sa taille, je me retrouve face à cette bizarre très grande et maigre, qui parle comme un dictionnaire. Je m’empresse d’enquêter pour savoir qui elle est, mais personne ne semble la connaître, pas même Johanne.        


« En réalité, je remplace ma voisine qui avait mérité la permission de venir ici suite à un concours grotesque, organisé par le gorille près du tourne-disque. J’ai accepté de me présenter, car je m’intéresse à la sociologie et à la psychologie. Je désire étudier les mœurs et coutumes des adolescents québécois d’aujourd’hui, en les plaçant dans une perspective comparative avec une étude sur les agissements des peuples aborigènes d’Australie, réalisée récemment par un éminent ethnologue hongrois.        

- Tiens, tiens ! J’ai vu un film, l’an passé, où un professeur étudiait aussi les mœurs des jeunes et...        

- Quel film ?        

 - Beach Party, avec Frankie Avalon et Annette, et aussi Dick Dale, le roi de la guitare surf.        

- Encore un produit de consommation concocté par Hollywood dans le but d’une acculturation du peuple francophone d’Amérique du Nord.        

- Heu... tu n’aimes pas les films ?        

 - Essentiellement les œuvres de Robert Bresson et d’Ingmar Bergman. Sans oublier Federico Fellini.        

- Oui. Je vois…Tu ne t’amuses pas ?         

 - J’ai un plaisir fou. Cette visite me semble très concluante.        

 - Et la musique ? Tu n’aimes pas la musique ?        

 - Bien sûr. Jacques Brel et Léo Ferré sont des auteurs prodigieux, et au Québec, Claude Léveillée et Jean-Pierre Ferland écrivent des textes d’une assez agréable profondeur. »     


Une chansonnier ! Les pires ennemis des jeunes amateurs de bonne musique ! Cette race effroyable écoute des chansons épouvantablement orchestrées où des chanteurs endormants disent plus de mots qu’il n’y a de notes. Ils vont écouter leurs chanteurs dans des boîtes minuscules avec des filets de pêche au plafond, tout en parlant de livres très épais dont les auteurs ont des noms toujours pleins de Z, de K et d’Y. J’aurais dû me douter que cette grande fille souffrait de cette maladie, même si mon cœur me dit que je la trouve la plus jolie parmi nos invitées.        


« Jolie ? Stiffie, Robert ! C’est pas une basket-ball et même pas une baseball. C’est à peine une golf et elle est pâle comme une fève !          

- Très à propos, Baraque, car son nom est Lefevre. Julie Lefevre.        

- C’est toute la connaissance que tu as envers moé qui t’as tout montré sur les filles ?        

- La reconnaissance, Baraque. Pas la connaissance.         

- T’es déjà contagié avec tous les mots compliqués de cette fève ! Ça ne doit même pas connaître Louie Louie, ce genre de poupée ! »


Beaucoup de filles décident de partir vers neuf heures et demie, obéissant aux recommandations de leurs parents. Certaines ont la chance d’avoir le droit d’atteindre onze heures et s’en vont un peu avant, laissant la place aux rires et aux commentaires des gars du groupe, alors que ma sœur Johanne passe son temps à murmurer « Bande d’espèces de niaiseux ! », parce qu’on a refusé de jouer à l’âne sans queue. Mais Julie est toujours sur place, n’ayant pas bougé de sa chaise.        


« Sylvain et Lisette ne m’imposent pas de limites temporelles, dans le but de développer mon sens de l’autonomie et du jugement.       

 - Qui ?        

 - Sylvain et Lisette. Mes parents.        

 - Ça veut dire que tu peux veiller tard.        

- Selon ton langage simple mais efficace, oui. J’aimerais bien parler avec toi des significations du rituel de la danse instinctive pratiquée par la plupart des jeunes gens de cette soirée.        

- Le gogo ?        

 - Ce terme mérite à lui seul quelques heures de réflexion. Puis-je rester pour discuter avec toi de ces questions ? Peut-être pourras-tu éclairer certains points obscurs.        

- Avec plaisir.        

 - Et le grand gorille... quel bipède étrange ! Il possède son propre langage formé de codes curieux et fondé sur une profusion d’hyperboles. Il a aussi une gestuelle particulière qui cache sans doute une multitude de frustrations œdipiennes. Freud aurait été enchanté de le connaître.        

- Je peux le lui présenter, si tu veux.        

- Comme c’est charmant. »        


C’est la première fois que je reçois une fille dans mon coin secret. Je me sens gauche et ridicule, ne sachant trop comment me placer, ni comment l’aborder, surtout qu’elle ne cesse de parler avec des mots que je ne comprends pas. Je pense qu’elle croit que les gars du groupe sont des idiots. Mais ça ne me fait rien. Elle est jolie quand même.        


« Tu bâilles ? Je t’ennuie ?         

- Excuse-moi. Il est plus de deux heures et demie...        

- Je comprends. Je ne m’imposerai pas davantage. Il faudrait continuer cet échange ultérieurement.        

- Si tu veux, on se reverra plus tard pour encore parler.        

- Vraiment charmant. Tu pourras continuer à m’expliquer cette théorie du Louie et du Louie, un cérémonial vraiment étonnant, mais dont je ne saisis pas toutes les nuances.        

- D’accord.        

- Puis-je avoir à ton endroit une impulsion sexuelle ?        

 - Pardon ? »         


Elle se lance vers moi et me donne un gros bec sur le front, rajoutant : « Charmant. » Me voilà seul à me gratter le toupet. Je me demande s’il ne vaudrait pas mieux être primitif comme Baraque et accrocher de ma main toutes ces filles qui gazouillent près des scènes, après chaque spectacle.

Tags: #musique
 


 
 
posté le 26-04-2018 à 18:52:23

Le décès de Renée

 

Lors de la création du roman qui deviendra L'Héritage de Jeanne, mon plan avait prévu une finale où, presque simultanément, la soeur de Roméo, un de ses fils et son père quittaient ce monde. À cette étape, j'ai alors pensé que c'était une finale moche et trop triste. J'ai gardé cet élément, mais en ajoutant une idée surprise, tout à fait dans le ton fantaisiste du personnage Renée.

Le manuscrit entre les mains, l'éditeur m'a envoyé un courriel me sommant de changer cette finale, parce que "Ça n'a pas de sens!" Par contre, le comité de lecture (deux personnes) a trouvé mon idée formidable. Ils ont gagné. Lors des salons du livre, j'ai eu des réactions du lectorat à propos de cette finale hors de l'ordinaire. Tout le monde a été étonné, mais ravi. Ceci se déroule en 1946. À vous de juger!

 

 

 

Je suis morte le 31 décembre 1999. Quel dommage ! J’aurais tant aimé voir ce fameux an 2000 dont tout le monde parlait. Me rendant en visite chez Sousou, la meilleure amie de toute ma vie, j’ai glissé dans son escalier et me suis cogné la tête contre un rempart de briques. Quelle façon patate de mourir ! Mes enfants, Bérangère, Marie-Lou et un tas de Tremblay assistaient à mon enterrement. C’était un événement assez triste, mais j’étais quand même contente de tous les voir.

 

Je suis montée immédiatement au Paradis. J’ai eu très peur, au départ, car j’avais réintégré le corps de mes vingt-deux ans. Saint Pierre – qui ressemblait étrangement à Cary Grant – m’a expliqué que, pour la vie éternelle, nous prenons la forme humaine du moment où nous avons fait le plus de bien dans notre vie. À vingt-deux ans, j’allais dans les parcs de Trois-Rivières avec Jeanne et Bérangère. C’est fantastique d’avoir vingt-deux ans pour l’éternité et de porter ma coiffure de jitterbug ! Après cette joyeuse annonce, saint Pierre m’a emmenée à la maison Tremblay, où tous les miens, qui avaient mérité leur Ciel, m’attendaient avec le corps du meilleur moment de leur vie.

 

Papa avait vingt-huit ans et maman treize ! Grand-père Joseph était de mon âge ! Mais tante Louise était très vieille ! Ce petit Gaston de huit ans, une trompette jouet entre ses mains ! J’ai enfin pu rencontrer ce fameux oncle Adrien, décédé pendant la Première Guerre mondiale. Il avait dix ans et portait une carabine pour chasser le lièvre. Je ne savais pas qu’il y avait un Paradis pour les lièvres. C’était formidable ! Très beau et bien organisé ! Mais il manquait Jeanne. Il était certain qu’avec la vie qu’elle avait menée, ma tante n’avait pu entrer au Paradis… C’est du moins ce que je pensais jusqu’à ce que papa me dise : « Tu sais, Renée, les artistes peintres, ça vit souvent la nuit. Allons la réveiller ! »

 

Elle était là ! La tante Jeanne de ma petite enfance ! À vingt-cinq ans, les cheveux à la garçonne, une robe courte, de grands colliers de pacotille descendant sur son décolleté, un petit chapeau cloche cachant sa tête, ses grands yeux décorés de faux cils, ses bas en accordéon, trop de rouge sur les lèvres, une cigarette entre ses doigts et un long pinceau dans sa main gauche ! Ma chère Jeanne flapper !         


Comme c’est extraordinaire, le Paradis ! Glenn Miller y donne un concert tous les mois ! On peut même danser avec Fred Astaire, mais la demande est très forte. J’ai mon billet pour dans quatre cents ans ! Ce n’est pas grave ! J’ai toute l’éternité, maintenant ! L’éternité avec Jeanne et papa ! Dépêche-toi, Sousou, je t’attends !

 

Tags: #tremblay
 


Commentaires

 

1. jakin  le 26-04-2018 à 19:06:55  (site)

Ta fin est formidable, je dirais même possible... car personne ne sait ce qui se passe de l'autre côté...mois j'aime bien cette narration très mystique et décomplexé de la réalité....

2. MarioBergeron  le 26-04-2018 à 19:21:02  (site)

Cependant un peu hors contexte ici. Il y a 400 pages avant d'en arriver là !

3. hazel  le 29-04-2018 à 18:34:48

J'adore cette Belle finale ont sens les gens heureux de se revoir pour l'éternité

4. Marioromans  le 29-04-2018 à 20:09:48  (site)

C'est plus amusant que trois morts comme finale.

 
 
 
posté le 24-04-2018 à 05:23:45

Le responsable des canards

 

 

Fin septembre 2010, je me rends, selon mon habitude, écrire au parc près de chez moi, tout en buvant mon café. Soudain, une femme âgée approche et me demande si je suis le responsable des canards. Heu... Non, madame. Elle insiste : Connaissez-vous le responsable des canards? Malheureusement, je ne le connais pas. Alors, elle s'éloigne et je demeure pensif.

M'en retournant chez moi, je regardais les maisons en me demandant qui pouvait s'y cacher, s'il y avait des gens étranges, des drames ou des joies inhabituelles.

C'est ainsi qu'est né mon roman préféré : Une journée, une rue. cent personnages. J'ai mis un mois entier à préparer le plan et commencé à écrire le roman en décembre. Parmi les cent personnages, je n'ai surtout pas oublié la dame aux canards. Voici l'extrait complet.

La vieille femme fronce les sourcils, se demandant pourquoi ce jeune courait, au lieu de prendre le temps de vivre. Voilà qu’elle en aperçoit un autre. Elle se presse d’approcher dans sa direction pour lui demander s’il est le responsable des canards. La réponse négative la déçoit un peu, mais elle remercie et retourne près de l’étang pour continuer à lancer des miches de pain. À l’occasion, la dame varie le menu avec des biscuits et des grains de maïs. Plus d’un citoyen du quartier croit que ces volatiles pourraient s’installer dans un coin plus spacieux, mais que de génération en génération, les canards reviennent à la même place, sachant que la femme va les nourrir plus de huit mois par année.

 

« Petits! Petits! Petits! Approchez et grand-maman va vous donner du bon pain! Petits! Petits! Quand j’y pense… Impossible de trouver le responsable des canards… J’ai tant de choses à lui dire! Oh, voilà un garçon et… Non… Trop jeune pour être le responsable des canards. Par contre, peut-être est-ce son père ou son oncle. Je vais lui demander. Petit! Petit! Viens voir grand-maman! »

Le vicaire désire la faire enfermer, suggestion qui a scandalisé monsieur le curé, assurant sa recrue que cette femme se nourrit très bien, que son logement est propre, qu’elle assiste à la messe, en plus d’être mère de sept bons enfants, qui, malheureusement, demeurent éloignés de la ville. Les gamins turbulents du coin adorent se moquer d’elle, aboyant « Coin! Coin! Coin! » quand elle se dirige vers le parc. Alors, elle arrête et leur lance des miches de pain, régal pour les oiseaux installés sur les fils électriques.

« Ni son père ni son oncle n’étaient le responsable des canards et le garçon ne sait pas de qui il s’agit… Pourtant! Ces jolis habitent ici depuis longtemps et il y a nécessairement quelqu’un qui les a placés là et qui s’en occupe. Je vais le trouver un jour et, poliment, je lui demanderai de se montrer plus présent. Petits! Petits! Du bon pain! Petits! »

Au cœur de l’hiver, la vieille vit des moments de profonde déprime parce que ses chéris ont pris la direction du sud, vers des contrées plus clémentes. Lors de sa première visite, le vicaire avait été très étonné de voir des dizaines de photographies, de dessins et de peintures de canards sur les murs, pas moins de quatorze canards de plastique près de la baignoire, sans oublier les figurines de plâtre, de chiffon, tous ces jouets à l’effigie de l’animal et, surtout, cet objet le plus renversant que l’on puisse imaginer : la bouilloire a la forme d’un canard.

« Petits! Petits! Comme ils sont beaux, madame la cane, vos chers enfants! Mignons comme des cœurs! Attendez, mes bijoux! Grand-maman va vous donner du pain. Hop! Tête première dans l’eau! Comme tu es drôle, toi! Encore du pain? Hop! Qu’est-ce qu’on dit à grand-maman? On dit coin coin. Madame, je vous félicite encore : ce sont de très jolis canetons et vous les avez  élevés comme il faut. Du pain pour vous aussi? Hop! »

Lors de la fonte des neiges, elle se rend chaque jour près de l’étang, le cœur lourd, miaulant « Canards? » avec une voix cassée, avant de s’en retourner chez elle, tête baissée. La journée où les éclaireurs mâles arrivent pour préparer l’îlot à la convenance des femelles, elle danse de joie, des larmes de bonheur au coin des yeux. Le sourire demeure de mise chaque jour, jusqu’au moment fatal de la première neige ou lorsque la glace se forme sur l’étang. Voilà un des points qu’elle voudrait soumettre au responsable : il faudrait placer des bottes de foin sur l’îlot, afin que les canards ne prennent pas froid. Autre élément : installer trois autres réverbères, afin que ses chers amis n’aient pas peur au cœur de la nuit. Enfin, une urgence : chasser du parc cet homme qui lui avait un jour demandé si les canards étaient plus délicieux bouillis que grillés.

« J’en ai parlé au gros échevin. Il m’a signalé qu’il n’était pas le responsable des canards, mais que ces questions seraient discutées parmi les membres du conseil de ville. J’attends toujours le résultat. Je devrais écrire au maire et même au député. Tout ça serait plus simple si je rencontrais le responsable, mais où est-il? Là-bas! Non… Ce sont des filles… J’y pense : une femme est capable de tenir ce rôle. Je vais leur demander. Petites! Petites! »

La dame revient vite à son point de départ, pigeant dans son sac pour sortir une autre tranche de pain. « C’étaient des cousines. La plus grassouillette arrivait de la campagne. » Les canards nagent, signifient leur présence, mais aucune nourriture ne leur parvient. La femme pense à ce lointain souvenir d’enfance, à la ferme paternelle, alors que ses parents s’étaient querellés de façon effroyable. La petite, n’en pouvant plus, s’était enfuie à toutes jambes, arrêtant à la rivière, où elle avait vu deux canards très élégants, qui semblaient se déplacer en flottant, poussés par une brise délicate. Vision de paix contrastant avec celle guerrière qu’elle venait de quitter. Cette image l’a habitée toute sa vie et l’apaisait quand elle devait faire face à des situations difficiles.

« Petits! Petits! Approchez! Du bon pain! Mais oui, comme tu es beau, toi, avec ta couronne verte. Es-tu le papa de ces jolis canetons vus tantôt? Et toi aussi, vilain petit canard, je te trouve joli, malgré ta triste réputation. Voici du pain et… Il ne reste qu’une tranche? Il va falloir se rationner, mes enfants. Je reviendrai demain matin, dès que le boulanger sera passé. »

 

Ce boulanger est le seul homme qui lui sourit tous les jours. Il faut préciser que cette excellente cliente lui achète plus de pain que deux familles entières. Le sac vide, la vieille dame se sent triste, demeure immobile, alors que les volatiles, ayant compris, s’en retournent vers l’îlot en flottant, pendant que cinq retardataires, remplis d’espoir, demeurent près d’elle et tentent d’attirer son attention en plongeant leur tête dans l’eau. Elle lance des baisers, puis se met en marche vers sa maison. « Je vais revenir, je vous le promets. Ne pleurez pas, car vous savez combien je vous aime de tout mon cœur. Soyez sages. » Elle agite délicatement sa main droite, avant de tourner le dos à l’étang. « Je vais aller réciter un Rosaire à l’église, puis faire brûler un lampion pour que le bon Dieu protège les canards. Oh… un petit garçon sur un banc. Je crois qu’il lit. Je vais approcher et lui demander s’il a vu le responsable des canards. C’est ma dernière chance aujourd’hui. »

 

 


Commentaires

 

1. jakin  le 24-04-2018 à 13:55:26  (site)

Quelle imagination pour une question posée par une vielle dame....

2. jakin  le 24-04-2018 à 17:33:14  (site)

Et voila, ce qui devait arriver est arrivé ? le Canard est boiteux, il est photo du jour !

3. Marioromans  le 24-04-2018 à 19:21:05  (site)

Il suffit de peu de choses. Cela arrive souvent que des anecdotes réelles trouvent place dans mes romans, souvent en les adaptant, en les dérormant.

4. fafa_12  le 24-04-2018 à 21:13:43  (site)

bonsoir
bravo pour la photo du jour.
bonne soirée.
bises.smiley_id117184

5. MAXIE  le 25-04-2018 à 09:35:44  (site)

Une question me brule les lèvres, qui est cette jolie maman et son adorable bébé sur la couverture de ton livre "Contes d'asphalte"...
Je veux tout savoir !
Bon mercredi..

6. Maritxan  le 25-04-2018 à 12:25:43  (site)

Une histoire amusante tout en étant poétique... toujours agréable à lire. Merci Mario pour cette lecture !
Bonne journée !
@+

7. Marioromans  le 25-04-2018 à 17:50:58  (site)

MAXIE : Je n'en ai aucune idée ! Les éditeurs ont souvent des archives de photos et de dessins achetés dont ils se servent. Cela peut représenter le personnage Carole et son fils Martin, en vedette dans ce roman.

Ceci, c'est un chapitre complet typique de ce roman : 3 pages avec intro, noeud conclusion, le tout relié au chapitre précédent et annonçant le suivant.
Ainsi, au début, la femme voit un homme qui court : Chapitre précédent. À la fin, elle voit un garçon sur un banc avec un livre : chapitre suivant. Au milieu, les deux cousines ont été vues précédemment, avec un chapitre pour elles seules.
Au fait, je n'ai jamais revu la dame aux canards,

 
 
 
 

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